Notre posture intellectuelle

L’entreprise est une institution primaire du système capitaliste ; elle co-évolue avec les autres institutions et dessine les contours de nos économies de marché. Par conséquent, les règles sociales qui structurent les interactions humaines au sein de l’entreprise et dans les relations que celle-ci entretient avec d’autres acteurs ou organisations qui lui sont extérieurs, diffèrent dans leur forme, leur contenu et leurs effets, selon le lieu et l’époque. Par-delà les débats universitaires s’affirme l’intrication de l’ordre privé (interne) et de l’ordre public (externe) de l’entreprise ; cette intrication forme même la confluence des désirs de cohésion sociétale et des ambitions de développement économique. Il apparaît que l’entreprise repose sur un substrat institutionnel mêlant formalisme public (la personnalité légale reconnue internationalement) et régulation privée (normes sociales, dispositifs administratifs formels, conventions et autres dispositifs informels). L’entreprise est le lieu d’expression et de développement de ces deux normativités complémentaires (et mutuellement « renforçantes ») dans le processus de régulation interne. Autrement dit, l’entreprise repose tant sur des ordres formels et étatiques que sur des ordres spontanés internes ; nous nous situons donc dans le cadre du pluralisme normatif qui place l’entreprise au centre de la dynamique politique.

Partant, la compréhension de ce qu’est l’entreprise aujourd’hui suppose de retracer les processus complexes par lesquels elle s’est instituée dans ses formes contemporaines multiples. En effet, il s’agit d’envisager les possibilités de transformation future des entreprises, en évitant les écueils des visions à la fois « surdéterminées » et « sous-déterminées » des dynamiques en cours. Car l’entreprise devient le cœur des problèmes de notre temps (et les Etats n’y peuvent plus grand chose) et permet d’envisager collectivement des solutions d’avenir. L’économie n’est pas exempte d’une analyse morale nécessaire à la bonne compréhension de la complexité de nos systèmes institutionnels modernes. On voit par exemple l’ambivalence des bouleversements actuels en matière de travail (ubérisation versus économie collaborative par exemple) ; il faut penser à partir de fondements théoriques robustes ce qui peut transformer « le mal en bien » au cours de ces transformations profondes.

Ces enjeux constituent l’arrière-fond des motivations des économistes de l’IREPE qui ont choisi de s’intéresser à l’entreprise capitaliste comme objet social total, et ce sous l’angle de l’économie politique – principalement en s’emparant de la question des pouvoirs, pour comprendre comment l’entreprise peut être l’institution centrale d’une nouvelle ère économique de progrès.

Cette conception de l’entreprise réfère à une approche des phénomènes économiques qui emprunte principalement à l’économie institutionnaliste. Ce courant de pensée a émergé à la fin du 19e siècle aux États-Unis et s’est structuré durant l’entre-deux-guerres, dans un contexte économique, social et politique qui appelait l’élaboration de nouveaux cadres d’analyse et d’action. Enrichie des apports d’autres courants théoriques et d’autres disciplines (comme l’histoire, la philosophie, la sociologie, l’anthropologie, etc.), l’économie institutionnaliste conserve toute sa pertinence pour répondre théoriquement et pratiquement aux défis de notre propre époque. C’est tout particulièrement le cas de l’œuvre de John R. Commons, représentant de l’école du Wisconsin, qui incarne tout-à-fait l’ère progressiste états-unienne du début du XXe siècle. L’une de ses quêtes est explicite ; il l’exprime en ces termes : proposer un cadre d’analyse faisant du système marchand un « capitalisme raisonnable ». Un capitalisme qui constituerait une forme de contrôle social de l’économie. Il se justifie dans son livre de 1934 : le capitalisme raisonnable « permettrait d’atteindre un idéal supérieur en faisant que la nature humaine s’améliore ». En d’autres termes, l’ambition assumée est de mettre le capitalisme sous contrôle démocratique afin de développer la communauté humaine et d’accroître ses capacités d’émancipation. Sur ce point, nous adhérons pleinement à la thèse commonsienne et la mettons au cœur des réflexions à mener pour proposer une reprise durable (ce que les américains nomment « the real recovery ») du développement économique et social de nos sociétés.

Le projet IREPE ambitionne ainsi de contribuer aux débats sociétaux sur le rôle des entreprises capitalistes dans la régulation des économies du 21e siècle. Ce projet collectif se veut être une émanation moderne d’une philosophie de pensée personnaliste qui doit servir l’étude des fondements constitutifs d’une gouvernance soutenable des entreprises. L’agir projectif de l’institut s’incarne dans la proposition d’un nouveau modèle de création de valeur dans les entreprises. Ce dernier doit être construit dans la volonté de faire émerger une performance collective (économique, sociale et environnementale) situant les firmes du 21e siècle dans un long-termisme qui apparaît comme une condition nécessaire à l’émergence d’une économie faisant de l’homme et de son émancipation son épicentre. Le qualificatif « politique » attribué à cette structure montre l’ambition sociétale du groupe de recherche qui proposera des pistes de régulations et de recommandations économiques à l’endroit des décideurs politiques.

Les membres de l’IREPE